Revivez la grande épopée de la Tour Eiffel dans ce nouveau musical qui vous plonge au coeur de la Belle Epoque dans:

“La tour de 300 mètres”

  • CONCEPTION: Marc Deren
  • MUSIQUE ORIGINALE: Marc Deren
  • MISE EN SCENE: Vincent Merval
  • PIANISTE: John Florencio
  • CHORÉGRAPHIE: Amélie Foubert
  • COSTUMES: Zoé Imbert
  • AFFICHE: Baptiste Delval
  • SUR SCÈNE: Daphné Rhea Pellissier, Barbara Peroneille, Elodie Pont, Stanislas Clément, Julien Rouquette, Simon Froget-Legendre et Bastien Jacquemart.

LA TOUR DE 300 METRES Le musical
Comédie Bastille – janvier 2018
REFLEXION SUR UN SHOWCASE

Il n’est pas d’usage de critiquer un showcase, par principe une présentation d’un projet de production, ou une lecture. C’est aussi une règle de Broadway.
Nous nous permettons néanmoins de signaler quelque chose qui peut aider à la diffusion du « musical » en France : LA TOUR DE 300 METRES n’a été présenté que 3 fois, mais dans une réelle mise en scène, costumée et décorée, même si, bien entendu, les moyens étaient réduits (un unique piano, le mur noir des théâtres parisiens, la pauvreté des lumières d’un petit théâtre de quartier). La présentation n’avait rien d’une première lecture. Rien non plus d’une simple version de concert. Toutefois, l’intérêt était considérable, indépendamment des moyens et de la forme showcase.
Car le concept de base pouvait être défendu, même privé de moyens ! Voilà, en fait, l’intérêt véritable. Le public pouvait directement apprécier le produit offert, sans restriction, sans souffrir de la limitation formelle. C’est loin d’être toujours le cas !
D’abord, le concept, tel que le voulait l’auteur complet Marc Deren, tenait du « symbolisme », et mieux encore, du symbolisme de bande dessinée, presque du « manga » ! Pour raconter l’histoire vraie de la construction de la Tour Eiffel (1887-1889), sujet d’emblée très « lourd », piège de toute folie des grandeurs, l’auteur a croqué les personnages historiques, mêlés à des personnages de fiction, comme une bande dessinée, leste et ludique, où des accessoires judicieusement choisis et utilisés remplacent tout décor. Un humour sans prétention, et bien français (nous voulons dire d’esprit français classique), repose sur une action très fluide, primesautière, due aux interprètes et leur mise en scène. Après tout, un sujet pareil pouvait réveiller un vieil instinct, les anciennes machines de guerre de Robert Hossein, ou encore, de l’autre côté du spectre, les gauloiseries de Jérôme Savary…
Or, miraculeusement, les petits « musicals » d’aujourd’hui miniaturisent plutôt les sujets, visant l’essentiel. Ici, la gageure tenait au sujet lui-même, plutôt vaste, plutôt touffu à l’énoncé ou à la lecture. Marc Deren veut raconter l’aventure de la Tour Eiffel à travers les petits humains de toutes conditions ayant travaillé et vécu à l’ombre de ce gigantesque projet. Mais une fibre historique le titille également, le poussant à accumuler des informations techniques, politiques, médiatiques, morales. Et il réussit en évitant tous les pièges : pas de redondance, pas de didactisme bloquant l’action, pas de dérive.
D’abord, parce qu’il privilégie l’humain. Le petit couple italien débarquant à Paris (les rayonnants Bastien Jacquemart et Daphné Rhea Pellissier, exquise, que nous avons le plaisir d’entendre chanter tendrement et doucement, à l’opposé de son habitude de « belter » !), touche directement le public. En s’extasiant devant les monuments de Paris, les deux n’ont aucun besoin de décor et de lumières (il en faudra pour une vraie production !) Le metteur en scène Vincent Merval leur ouvre la porte d’une certaine grandeur innocente, celle des belles âmes devant leur vraie réalisation ; nous « voyons » tout, à travers eux… Dans un style différent, Gustave Eiffel (Stanislas Clément toujours noble et retenu) et sa fille (Elodie Pont, toute frémissante d’énergie dans cette jeune bourgeoise prématurément adulte) forment un couple doux-amer, historique mais richement décrit. Un autre couple, disons périphérique, unit Jacquemart et Barbara Peroneille, pour pointer l’opposition, assez compréhensible, de la haute bourgeoisie logeant près de la tour. Cette facette du livret est utile, rappelant au public l’importance toute relative d’une situation qui semble dramatique, scandaleuse, irrémédiable, pour finalement se transformer en victoire, acceptée par tous. Voilà une manière ingénieuse d’intégrer un élément social dans un livret à base historique, présent aussi dans la musique. Les interprètes (7 au total) sont gâtés : Simon Froget-Legendre, Bastien Jacquemart et Julien Rouquette jouent plusieurs personnages, tous brillamment croqués et drôles, tous participant à une sorte de farandole orchestrée par Vincent Merval qui travaille dans la simplicité, la rapidité. Et la précision des traits. Presque de l’expressionnisme au départ, mais dilué et emporté comme dans un film de René Clair. Le prologue présente les comédiens endossant leur premier costume pendant le numéro d’entrée. Ainsi, la mise en scène souligne l’effet « symbolisme », volontiers caricatural, qui justifiera le concept anti-réaliste. Ah ! Comme tout cela est « français », non pas dans la décadence, au contraire, dans une continuité de notre patrimoine du théâtre musical. Peu de gens en France envisagent le « musical » comme un film, c’est-à-dire comme « un tout », ce qui exclut toute prétention personnelle, toute vision égocentrique. Ici, le « tout » n’existe évidemment pas. Ce qui frappe néanmoins, c’est la forte cohésion qui devrait permettre plus tard une production exemplaire.
Vincent Merval utilise constamment un « mobilier style tour Eiffel » conçu par Pierre Pothier, des éléments pouvant circuler manuellement : rivets, plaques de métal rouges (la couleur d’origine de la tour), outils, plans d’architecte, journaux d’époque… Chacun se sert au cours de l’action, chacun illustre symboliquement une scène par rapport à l’évènement extérieur toujours présent (la construction de la tour). Les ouvriers déplacent ou entassent la ferraille rouge, des accessoires circulent de main en main, les mois passent, et tout cela sans décor, sans toile, sans vidéo, dans des lumières limitées. Et tout fonctionne ! C’est cela qui est étonnant. La mode actuelle, nous l’avons dit ailleurs, se partage entre les drames et comédies de tous les jours, et les adaptations littéraires des siècles passés. Avec, quand même, prédominance des « family shows ».
LA TOUR DE 300 METRES joue la carte historique, en évitant le « old fashioned » qui ne serait d’ailleurs pas forcément un défaut. Le concept léger, spirituel et français exigeait aussi une partition en rapport. Marc Deren, auteur complet, a l’avantage de pouvoir maîtriser le projet sans se heurter à quelque obstacle que ce soit. En un temps où les musiciens français privilégient une pop jazzy, nous avons là une tentative de relier le « musical » français aux origines de l’opérette française. Pas tant Offenbach, la part satirique et loufoque manquant à l’appel. Plutôt l’opéra-comique de l’époque Louis-Philipparde. M. Deren, comme ses concitoyens actuels, n’a pas l’instinct mélodique particulièrement développé, il ne laisse pas dans l’oreille du spectateur un « single » potentiel.
En revanche, il sait construire des scènes d’envergure, comme le beau numéro d’entrée, présentant les personnages et le contexte historique ; l’auteur connaît ses classiques de Broadway, mais aussi ses classiques français ! Il ne sacrifie jamais à la facilité, apportant une touche permanente d’authenticité, même dans les scènes « à faire », comme les duos sentimentaux et les airs dramatiques. Il sait écrire pour les voix (le showcase n’avait pas de vraie sonorisation, mais tout le monde s’en sortait bien), et il sait aussi les choisir… Son concept s’apparente à une fable, une fable sur un monument français. Ce qui réclame une vision précise et un style. Un air brusquement trop dramatique, trop emphatique, anéantirait le concept. L’inverse est tout autant dangereux : noyer une émotion dans une rengaine pop… M. Deren a bien compris cela, il ne laisse rien à la traîne. La farandole n’est jamais rompue. Pourtant les sentiments sonnent toujours justes, car la musique s’adapte au caractère social des personnages, autant qu’au sens premier de la scène chantée. La petite ouvrière italienne, même dévastée au second acte, n’exprimera pas sa douleur comme Gustave Eiffel incarcéré lors du procès du Canal de Suez ! A la douleur pudique et incomprise, s’oppose le questionnement viril, implacable (la façon d’attaquer le mot « coupable », d’abord dans le grave, comme une fatalité, puis passant dans un ton plus élevé suggérant l’espoir, est une belle utilisation des règles lyriques). Les ouvriers de la tour s’expriment, parfois durement, sur des rythmes ponctués de coups de marteaux ; c’est bien un autre monde, annonçant discrètement le nouveau siècle tout proche ! Et plus on se rapproche de 1900, plus l’auteur distille des valses, qu’Amélie Foubert développe aimablement, comme elle le fait dans JACK encore à l’affiche. Les élégants costumes fournis par Zoé Imbert échelonnent les pastels qu’évoquent tendrement la partition. Au Finale Ultimo, une longue cadence, presque « a cappella », envole toutes les voix vers l’aigu, comme un arc-en-ciel qui iriserait soudain la Tour Eiffel. Une poésie inattendue, aussi délicieuse que l’ouvrage complet… M. Deren, à notre avis, devrait écrire un grande chanson pour Gustave Eiffel tout seul au second acte, quand la victoire est acquise, un « 11 o’clock number ». Le personnage s’en trouverait grandi, vraiment…
John Florencio n’a pas la partie facile : tenir seulement le piano pour une partition si variée et si vocale demande une grande expérience… Et une foi dans l’ouvrage ! Il faudrait représenter le showcase plusieurs fois, car trop de professionnels ont du le manquer. Signalons au passage que l’accueil chaleureux du public n’a pas retenu certains spectateurs partis à l’entracte, après s’être fort mal conduits pendant la première partie…
Simple manque d’intérêt pour le produit, vraiment ? Peut-être un rejet du concept, trop discret pour un public (mais il s’agissait probablement de gens du métier) habitué à encenser des choses apparemment plus modernes… Le caractère si typiquement français, si relié au patrimoine, échapperait-il au public d’aujourd’hui ? Il est certain que le public anglo-saxon réagirait mieux, car les formes très différentes du « musical » ne le gênent aucunement.
Dans notre livre LE MUSICAL, PROPOS SUR UN ART TOTAL, nous évoquons dans le chapitre sur la France, la position du « musical » entre 2011 et 2016. Si la situation d’aujourd’hui est sensiblement la même, en gros l’existence d’une contre-révolution des petits projets face aux monstres du Franco-pop-genre, on peut assister à une tentative de ralliement de certains auteurs à la grandeur passée du théâtre musical français classique.
Si un concept s’affirme original, suffisamment fort pour résister aux moyens limités, avec un auteur, un metteur en scène, une équipe, des artistes humbles et concernés, on se dit que la lutte, bien qu’encore longue sans doute, n’est pas vaine.
Un simple showcase arrive à démontrer le potentiel réel d’un concept, il faut le savoir.
Pourvu que la TOUR DE 300 METRES brille bientôt de tous ses feux !

JELERY
Février 2018